Par Joie Des Mots
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Joachim Patinier a peint, aux alentours de 1520, une toile magnifique, somptueuse même, qui figure Charon, le passeur d’âmes, représenté au mitan du Styx, conduisant sur sa barque un défunt. À gauche, l’étendue sublime d’un Paradis rêvé, où les anges devisent avec les bienheureux, passant d’une clairière apaisante à un bois charmant aux abords duquel paissent de tranquilles créatures animales. Le Paradis rêvé, enfin retrouvé.
Sur l’autre rive, au premier plan, s’étend un paysage non moins tranquille qui rappelle le jardin d’Eden, en vis-à-vis. Végétation claire et abondante, oiseaux charmants. Ce sont les Limbes, un territoire incertain, mal délimité, sur lequel les âmes en proie au doute vont devoir s’amender, méditer, patienter. Un peu plus loin, hélas, la lumière s’estompe. On aperçoit Cerbère, le chien à trois têtes, gardien des Enfers. Les Enfers... ils sont là, derrière, par delà une entrée d’eau noire et béante, dans une pénombre fatale. Depuis les ruines et les foyers ouverts roule une fumée noire que forment les flammes enragées où se consument les âmes perdues, promises à l’éternelle damnation.
Visiblement, Charon va obliquer et tourner le dos au Paradis, qui restera perdu. Dès lors, où l’âme qu’il transporte se dirigera-t-elle ? Dans la bouche de l’Enfer, sous les yeux de Cerbère, ou vers la rive qui marque le champ des Limbes ?
J’ai mis cette toile en fond d’écran afin qu’à aucun moment je ne risque d’oublier que tout se joue ici et maintenant. Pour nous même, ainsi que pour nos adversaires, nos ennemis, les prédateurs de nos vies, les saccageurs de destin. Ils seront nombreux dans cette barque, aussi nus que les rois qu’ils singèrent, résolus à clore le cycle de leurs fautes et de leurs crimes dans les feux affamés de la révélation.
À nous la force, le courage et la dignité. À eux la ruse, la fuite et la honte.
J.-M. M.
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