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L’été était une saison bénie, qui amenait avec elle toutes les ruptures utiles à ce dépaysement si caractéristique de mes vacances de gamin.
Vers la fin de l’année scolaire déjà, autour de la mi-juin, on voyait bien qu’une forme d’insouciance s’installait dans la classe. Le professeur (qui était encore un instituteur) se détendait. Il parlait moins fort, ne s’énervait pas, ne menaçait plus personne et souriait même parfois. Le cursus académique avait été épuisé, les livres se refermaient et nous savions tous que les bulletins étaient déjà rédigés. Tu passais ou pas. Tu avais “les félos” ou pas. Peut-être même qu’on te donnerait un beau livre entouré d’un ruban large au jour de la remise des prix, après avoir chanté la Marseillaise.
Pour meubler les derniers temps d’étude, le prof évoquait des sujets “hors programme”, d’histoire parfois, de sciences le plus souvent. Nous écoutions, captivés. Nous posions des questions. Nous réagissions. Les plus malins mesuraient alors le gouffre qui séparait l’enseignement de la connaissance. Nous n’avions plus l’obligation de comprendre, mais juste le loisir d’apprendre. Les heures galopaient alors et le vacarme électrifié de la sonnerie libératrice, si souvent espéré en temps normal, nous arrachait en sursaut à notre concentration. Nous avions pris tant de plaisir à écouter cet homme ouvert et bienveillant, lui qui pendant des mois s’était caché derrière une blouse grise, armure d’intransigeante autorité.
La sortie de l’école avait, elle aussi, bien changé. Fini les cris, les courses, les bousculades, les copains chopés par la poignée du cartable porté à dos, les coups de pied, les noms d’oiseau, les molards. Nous marchions calmement, détendus : les bandes avaient vécu, et avec elles les intrigues de pouvoir, les luttes intestines, les serments de fidélité, ce jusqu’au-boutisme amical qui réchauffait les cœurs quand le monde des adultes nous accablait, un monde égoïste, pressé, sourd à nos plaintes muettes, aveugle à nos larmes nocturnes.
L’été arrivait et la température montait. Le fenêtre de ma chambre était perpétuellement ouverte, laissant entrer tôt le matin le chant des oiseaux, alors nombreux dans les jardins et les parcs de l’adjacente banlieue où je vivais alors. Au lendemain du dernier jour d’école, dans le silence de ma chambre, je vidais mon cartable, mon tiroir et le casier de mon petit bureau. Je regardais les cahiers que j’ouvrais page après page, religieusement. Chacune d’elle me rappelait tantôt un dimanche matin à espérer réaliser une série de divisions compliquées, tantôt un jeudi après-midi à tenter de produire une rédaction décente sur le sujet “racontez votre réveillon de Noël”. J’inventais une histoire car en vérité, au réveillon, ma mère s’était engueulée avec sa sœur qui était encore plus saoule qu’elle, ma sœur à moi était partie écouter dans sa chambre les 45 tours offerts par notre grand-mère, mon père avait fini par lasser un auditoire inattentif et fatigué, et ma grand-mère enfin avait prié qu’on la raccompagnât chez elle car ce pugilat alcoolisé la saoulait à son tour. Donc ma rédaction s’inspirait plutôt de ces images niaiseuses pêchées dans les illustrés datés décembre, représentant en couleurs vives des enfants courant autour d’un sapin portant boules et guirlandes, des grand-parents bienveillants et protecteurs, des parents aimants et détendus, des amis de la famille joyeux et joviaux – tout ce petit monde se congratulant autour d’une table croulant sous les mets de circonstance. Voilà ma rédaction. Voilà ce que me rappelait mon cahier d’exercices.
Ensuite, je défaisais les protections en plastique qui avaient assez efficacement protégé mes livres d’étude estampillés Bordas, Hatier, Belin, Fernand Nathan, et racontaient tous la richesse et la complexité du monde, de sa nature et de son histoire. Plus tard, ma grand-mère irait redéposer à l’école ceux qui avaient été prêtés, puis revendre ceux qui avaient été achetés. Avec un soin très chirurgical, je m’appliquais également à réaliser l’autopsie d’une trousse en peau de plastique qui ne vivrait sans doute pas une année scolaire de plus. Trois rogatons de crayons à papier mâchouillés jusqu’à la mine côtoyaient un bic rouge sans capuchon, dont le corps en plastique transparent avait été, lui aussi, fragmenté par de nombreux coups de dent. Les reliefs épars d’un compas incomplet ne parvenaient plus à justifier leur survivance, une gomme largement biseautée avait vu son volume diminuer de deux tiers en quelques mois, la base d’un rapporteur brisé, astucieusement recyclée afin de servir de mini-règle, déplorait de n’avoir jamais été utilisée. Un bout de papier plié en huit s’était partiellement dissimulé dans le bourrelet cousu de la trousse. Il révélait, dans une écriture hésitante, un message codé : “ J’est F-k-8-m-3 la jolie 7-J-6-z-32-B à la récré” – et bien que le code fut égaré depuis longtemps, il n’était pas difficile de comprendre qu’un vantard revendiquait la prouesse d’un frottement labial avec la non-dénommée Caroline qui, du haut de ses onze ans et demi, passait déjà pour une fille facile. Un taille crayon et ses pelures de bois, un tube de colle exténué, un calot ébréché et une agate bleue esseulée complétaient la panoplie. Il n’y avait pas grand-chose à sauver dans cette morne plaine de vaine ustensilité. Et pourtant, je souffrais mille morts à l’idée de devoir jeter ces reliefs qui avaient objectivement perdu toute fonctionnalité. Mais ils m’appartenaient. Ils étaient à moi et ils racontaient mon histoire, une histoire d’espoirs et de souffrances vécue pendant de très longs mois au milieu d’une bonne trentaine d’adversaires, dont quelques rares alliés, plus deux amis.
J.-M. M.
Ce texte c’est comme si j’écrivais ma jeune vie, sauf que moi c’était chez les Sœurs !!! Mais l’ambiance était la même. Quelle belle enfance nous avons eue ! Merci la Vie.