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Bêtes que nous sommes ...

Par Alain Hervé

Les unes le sont par nature, les autres par vocation. Les unes sont les animaux, tous les animaux. Les autres sont des aveugles qui croient que leur appartenance à une espèce de mammifère évolué, l’humain, leur donne le droit de proférer des bêtises à propos des autres animaux.

 Récemment, un polémiste lyrique, Éric Zemmour dans une envolée tapageuse, s’en prend aux condamnations qui frappent les tortionnaires d’animaux de compagnie. Puis il aboutit à cette conclusion bâclée : « Drôle d’époque qui aime tellement les animaux pour mieux détester les êtres humains ». Zemmour devrait savoir que ce sont ceux qui détestent le mieux les animaux qui détestent le mieux les hommes. Qui bat son chien, bat sa femme.

Passons au registre supérieur et au culte du nombre. Drôle d’époque oui, qui invente l’élevage industriel massif pour ne pas dire concentrationnaire. Mille vaches, cinq cent veaux dans une usine, un camp, qui ne verront jamais un pré, seront astreintes à manger des céréales qui les rendent malades, donc des antibiotiques, puis des stimulants hormonaux pour produire un maximum de lait. Cela va se passer dans le Nord de la France, en Picardie. Notre ministre de l’Agriculture annonce qu’il va faciliter les formalités d’implantation de l’entreprise. Notre ministre de la Santé va faciliter je suppose le traitement des cancers qui vont résulter de l’ingestion de ce lait concentrationnaire. En Allemagne ils en sont déjà à des usines de deux mille vaches. Aux États-Unis dans la Central Valley californienne, à quatre mille vaches.

Nous devons ces délires économico-technologiques à la mystique absurde d’une croissance indéfinie. Toujours davantage d’humains à nourrir, à priver de leurs nourritures traditionnelles, naturelles, pour accéder au paradis des pilules, des compléments alimentaires, de la bouffe industrielle. Et cette décadence civilisationnelle porte un nom, c’est le Progrès technique dévoyé. Il s’agit d’éradiquer les caractères ancestraux de l’humain tel que nous le connaissons, pour en faire une unité de la fourmilière productrice et consommatrice. J’ai tué de ma main beaucoup d’animaux, surtout des poissons, pour les manger, lorsque je naviguais loin des supermarchés. Je suis omnivore comme mes ancêtres paléolithiques. Même si je mange de moins en moins de protéines animales. Je ne crois pas au végétalisme qui ne tient pas compte de la douleur du végétal coupé, arraché, broyé. La vie se nourrit de la vie.

L’Évolution a construit les chaînes alimentaires et n’a pas mis au point l’immaculée nutrition. Passons. Cependant si l’humain peut accéder un jour à une attitude plus humaine au sein de l’univers vivant, il doit admettre que « l’homme n’est pas à part », comme l’a écrit le poète californien Robinson Jeffers. L’humain n’est qu’un animal parmi d’autres ? Il peut toujours s’inventer des antécédents divins. Il n’est qu’un primate, qui a échappé à la grande extinction de la fin de l’ère Secondaire et a réussi une carrière de petit parvenu arrogant. Alors un peu de tenue.

Sa cervelle hypertrophiée lui impose seulement beaucoup de devoirs et peu de droits sur ses semblables vivants. Edgar Morin lui avait assigné un rôle : devenir « le berger des nucléoprotéines ». Autrement dit une responsabilité de gestion égale à sa capacité de nuisance. Tout un programme. Nous avons dorloté nos animaux de compagnie, nous allons devoir dorloter le vivant tout entier. Allons les bêtes, tous ensemble, allons.

L’Écologiste N° 42 – avril-mai-juin 2014

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