Par Joie Des Mots
Gros mot, juron, insulte, injure : quelles sont leurs différences ?
Le gros mot est une grossièreté qui existe en tant que telle, comme « merde » ou « con ». Le juron est un blasphème qui recourt souvent au nom de Dieu. Vous l'adressez à vous-même et il libère votre tension, vous soulage. L'insulte n'est pas nécessairement un gros mot, mais plus souvent une métaphore destinée à autrui ( « boudin ! »). L'insulte est une production de circonstance : en insultant l'auteur d'une queue de poisson sur la route, vous visez plus l'action que la personne. L'injure, elle, plus forte en intensité, cherche à toucher.
Parce que ça doit faire mal ?
Dans tous les cas, il vaut mieux lâcher un « connard » à un chauffard plutôt que le frapper avec son cric ! C'est en ce sens que le gros mot est presque un signe d'évolution de l'humanité : on n'est plus à l'âge du gourdin, on passe par les mots. Mais ils ont le pouvoir de blesser. Encore faut-il que l'agresseur et l'agressé soient de la même communauté linguistique.
Vous citez ainsi « caillera », « ta race », « blonde »...
Si quelques mots leur appartiennent, les jeunes utilisent massivement le fonds commun de gros mots, qui évolue très peu : « putain » par exemple - du latin putidus, puant -, remonte au XIe siècle. « Blonde », c'est typiquement un détournement en vue de lui donner une valeur injurieuse ou insultante. Il faudra voir leur pérennité dans le temps, ce dont je doute... La transmission de certains gros mots s'opère de génération en génération dans les cours d'école. Je n'en fais pas l'apologie, mais les appréhende comme un fait de langue. Ma démarche est linguistique, étymologique et sociologique. Très vivants, les gros mots sont peu étudiés : il n'y a pas de cours d'insulte. Or, comme le langage poétique, il y a quelque chose de jouissif à dire un gros mot.
Lesquels proférez-vous ?
J'aime bien « fumier » : vous avez la décomposition, l'odeur, mais en même temps, on peut en faire quelque chose, il y a de l'espoir. « Ordure » est plus urbain. Avec un augmentatif comme « espèce de, tas de... ou sale... », on en décuple la puissance. A contrario, le « p'tit » de « p'tit con » a une dimension affective.
Vous êtes-vous fixé une limite ?
Ce livre est un état de ce qui se produit et il faudrait avoir des oeillères pour ne pas signaler les expressions racistes, sexistes ou homophobes. J'en ai présenté parce qu'à leur manière, elles sont un repère des progrès qu'il reste à accomplir au genre humain : dis-moi comment tu injuries et je te dirai qui... tu hais !
Où entend-on le plus de gros mots ?
Au volant, lors d'une réunion familiale, dans un stade de foot... À l'Assemblée nationale aussi, mais avec maîtrise, voire poésie : « brute véreuse », « esthète de lard », « trépané des burettes », « tête de congre »... Quant au « casse-toi pauv'con », c'est un flagrant délit d'humanité. Nicolas Sarkozy était Président et quelqu'un comme nous. Mais il n'a pas la classe d'un de Gaulle : entendant quelqu'un proférer « mort aux cons » lors d'une manifestation, il répondit : « vaste programme »...
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