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Charlie c'était eux, pas nous ...

Un trou dans le Jacuzzi

Par Philippe Lançon

 

Dans la chambre d’hôpital où je vis depuis un mois et demi, je n’ai pas pris l’option télé. Ce n’est naturellement pas le cas de la plupart de mes voisins de couloir, parfois très seuls, très peu lecteurs, pour qui l’écran est une indispensable compagnie. Certains l’écoutent très fort, en permanence, comme pour devenir sourds (à moins qu’ils ne le soient déjà un peu ou beaucoup) à l’incommodité et à l’angoisse qui constituent l’ordinaire du patient. Il y a ici des cancéreux, des accidentés, des suicides manqués, des petits mecs après baston de trottoir ou de sortie de bar, parfois des détenus. Ce qui nous rassemble tous, ce qui nous isole, c’est une gueule plus ou moins cassée. Nous sommes le clan occasionnel des mâchoires qui ont chu.

 

Pourquoi ne pas avoir pris la télé ? Quatre-vingt-huit euros par mois pour de la connerie à flux continu, c’est un peu cher, et, question flux, je préfère encore celui, discret, des aliments inconnus qui me nourrissent par sonde gastrique. Mais l’argent n’est pas la question, et le problème de la télé, au lendemain du 7 janvier, s’est posé autrement. J’étais alors dans un autre monde, un pied ici, un pied ailleurs, et je ne pouvais parler. J’étais dans le monde flottant des survivants. Les survivants n’ont pas besoin d’images ; ils les vivent, en huis clos et sur un mode répétitif qui laisse loin derrière les les exploits bégayés des chaînes d’information en continu. J’écrivais de grands mots sur de grands cahiers. Quand je fermais les yeux, je voyais battre sous mes paupières la cervelle d’un ami mort à moins d’un mètre de moi, et dont je tairai le nom. J’évitais de fermer les yeux, donc de dormir. Ma famille m’informait brièvement de la progression des recherches quant aux assassins, jusqu’au moment où quelqu’un m’a dit : « Ça y est. On les a butés. » J’appris un peu plus tard qu’ils étaient deux frères et s’appelaient Kouachi. Les jambes noires et le bout d’arme que j’avais vu s’approcher de moi, allongé à terre, appartenait donc à l’un des deux. Il aurait sans doute fallu faire coller ce que nous avons vécu ce jour-là, à Charlie, avec ce que journaux et télés nous apprenaient maintenant de nos assassins, de ces faux jumeaux en guerre. C’était, en tout cas pour moi, impossible. Ça ne collait pas. On me parlait d’un événement qui n’était pas le mien. Ceux qui m’avaient tiré dessus étaient des fantômes venus d’un autre âge, d’une autre planète, ou d’un film de série Z. Leur irruption avait déchiré nos vies, la mienne. La déchirure reste concrète ; les tueurs, abstraits.
http://www.altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article27975

Charlie c'était eux, pas nous ...

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