Par Joie Des Mots
C'est un champ isolé, chauffé en journée par le soleil brûlant de l'Altiplano bolivien, où de rares lamas paissaient jusqu'à peu sans
véritable surveillance. Début mars, cette étendue aride, aux confins des départements andins d'Oruro et de Potosí, a été secouée par une bataille rangée. Deux groupes de paysans se sont battus, à
coup de couteaux puis d'explosifs. « Il y a eu des échanges de dynamite pendant trois heures », a rapporté un élu de la localité
proche de Coroma.
Les vingt-cinq blessés, dont l'un a perdu ses deux bras, se disputaient une récolte de la « mère de tous les grains » : le quinoa. Le boom de cette herbacée, dont la graine est
réputée riche en protéines et acides aminés, provoque bien des tensions dans le pays, le plus pauvre du sous-continent.
Cultivée depuis les Incas mais méprisée par les conquistadores espagnols, la plante a longtemps été cantonnée au menu des Indiens. « Nous ne sommes jamais malades
car nous en mangeons depuis des générations », répétaient les cultivateurs. Sa réputation de « graine saine », reprise et amplifiée par les consommateurs
européens et nord-américains, lui a redonné son prestige d'antan.
Course aux gains
Étudié par la Nasa pour ses astronautes et sacré plante de l'année 2013 par l'Onu, pour « sa haute valeur nutritionnelle et son adaptation à des conditions
climatiques extrêmes », le quinoa a vu son cours tripler en cinq ans. Et la production bolivienne augmenter d'autant.
La fièvre a rattrapé les petits paysans qui s'étaient exilés en ville, voire jusqu'en Argentine. Beaucoup reviennent semer dans des hameaux. De plus en plus, les tracteurs remplacent la houe. La
culture continue supplante la jachère. Des champs au panache sang ou or apparaissent à un quart d'heure des grandes villes.
Ces bouleversements ne vont pas sans heurts. Les paysans restés sur place, généralement Indiens, supportent mal de voir leurs anciens voisins réclamer des parcelles qu'ils avaient abandonnées. Ou
les faire exploiter à distance par des ouvriers agricoles.
Cette petite révolution, avertit l'agronome Vladimir Orsag, brise aussi le fragile équilibre de l'Altiplano. La culture intensive épuise les sols pauvres en eau, les expose à l'érosion du vent.
« Nous avons trouvé des signes de processus de désertification », prévient-il. Comme d'autres chercheurs, dont ceux de l'Institut
français de recherche pour le développement, il cherche à réimplanter parmi les cultivateurs de cette région des méthodes d'exploitation durable.
Pour l'instant, la course aux gains pousse des cultivateurs à planter sur d'anciens pâturages et des terres à la propriété disputée. Comme celles qui ont entendu la dynamite retentir en mars.
Après de nouveaux affrontements en avril, soldés par huit nouveaux blessés, les paysans sont tombés d'accord pour, cette fois, le partage de la récolte. L'an prochain ? Le terrain sera
peut-être trop pauvre pour donner assez de grain.
Vincent TAILLE.
Thème Magazine © - Hébergé par Eklablog