28 mars 1942. Opération Chariot. C'est le nom de code d'une mission commando de l'armée britannique, dramatique mais victorieuse, dont Saint-Nazaire célèbre aujourd'hui le 70e anniversaire. Corran Purdon, 20 ans à l'époque, y sera.
Comme un jeune homme, il monte en cadence l'interminable escalier de fer qui grimpe jusqu'au toit d'un des bâtiments de la
base de sous-marins construite par l'armée allemande à Saint-Nazaire. Le vent d'est peut bien fouetter la peau rosée d'un visage ami des tempêtes irlandaises. Corran Purdon, 90 ans, domine
l'estuaire de la Loire, qui « a beaucoup changé ». Juste en bas, il y a la forme Joubert, qui, elle, était déjà là le 28 mars
1942.
Cette cale sèche géante conçue dans les années 1920 lors de la construction du paquebot Normandie, le lieutenant Corran Purdon l'a découverte à 20 ans, de nuit, sous les tirs de
l'artillerie adverse.
Il est embarqué sur le Cambeltown, un destroyer de la Grande Guerre cédé par la marine américaine aux Britanniques, bricolé, renforcé et maquillé en torpilleur allemand. Un cheval de
Troie piégé par quatre tonnes d'explosifs qu'il faut lancer sur la porte monumentale de la forme Joubert. L'état-major britannique a une obsession : mettre hors d'usage l'installation du
port de Saint-Nazaire, la seule pouvant accueillir l'effrayant cuirassé Tirpitz que la marine allemande voudrait engager dans l'Atlantique.
La mission est périlleuse, mais les volontaires ne manquent pas. 611 hommes, marins de la Royal Navy et combattants d'élite anglais, canadiens et écossais, embarquent sur le
Cambeltown appuyé par une canonnière, un lance-torpille et seize vedettes devant rapatrier les soldats. L'opération Chariot est une armada de gars culottés qui se veulent
invincibles.
« Nous n'avions pas peur »
« Nous n'avions pas peur. Nous étions trop occupés pour cela », assure Corran Purdon. Irlandais du Sud, il est entré dans les commandos
britannique - « pour se battre » - sur les traces de son père, officier et médecin. Celui-ci était aussi passé par les bords de la Loire mais en juin 1940, pour
embarquer des blessés britanniques sur le Lancastria. Le souvenir de ce paquebot bombardé, abandonnant près de 6 000 corps à la mer, a fini de motiver le garçon de Cork, têtu et
revanchard.
Oui, il fallait être sacrément gonflé, alors, pour glisser dans le chenal de Saint-Nazaire, pavillon de la Wehrmarcht hissé, envoyer des messages en allemand, jusqu'au moment où l'ennemi
découvre la feinte et déclenche le feu. « On a tout de même eu le temps de mettre notre pavillon avant de s'encastrer dans la
porte. »
Le lieutenant du 12e commando a senti un choc « lourd et lent ». Il lui faut désormais sortir avec quatre soldats et deux caporaux. Sauter sur la porte, dérouler un
pont de roseau, descendre au fond de la cale sèche, « courir, courir », jusqu'au bout, à 350 mètres. « Mon équipe devait détruire la
station qui commande le mécanisme de la deuxième porte. Nous avions eu un long entraînement en Écosse, puis dans le dock de Southampton, identique à celui de Saint-Nazaire. On avait juste
oublié un détail : la porte de la station était fermée et je n'avais pas de clé ! » Pas le temps de rire ou de
pleurer. Il tire sur la serrure. « La balle a ricoché, frôlant un de mes hommes. Il m'a dit : "Je suis prêt à être tué par Adolf Hitler, mais
pas par vous." »
Le sabotage a réussi. Pas le retour au pays. « Nous étions coincés, sans possibilité de rejoindre les vedettes. » La bataille a duré
toute la nuit dans les rues, effrayante pour les habitants du quartier du port. Ce débarquement avant l'heure fut meurtrier. 169 soldats tués. Seulement cinq bateaux et 214 hommes ont pu
regagner l'Angleterre.
Comme près de deux cents autres, Corran Purdon, blessé, a été fait prisonnier au matin. Ce même matin où la bombe à retardement cachée dans le Cambeltown a explosé, causant la mort de
360 soldats et officiers allemands montés à bord par curiosité.
La forme Joubert n'a plus jamais servi à l'occupant. La bataille de l'Atlantique a basculé à Saint-Nazaire, le 28 mars 1942. Ce matin, soixante-dix ans plus tard, Corran Purdon
célébrera ce « Jour J », face à la mer brillante. Il aura à ses côtés cinq compagnons et le canon du Cambeltown. « Il en sera ainsi jusqu'à ma
mort. »
Frédéric SALLE.