Ils viennent de s'installer comme éleveurs de traits bretons à Trégrom (Côtes-d'Armor). Un projet un peu fou.
René Julou, un retraité du bâtiment de 70 ans, et Mimi, sa compagne, se lancent dans la production de lait de jument. Un précieux liquide.
La traite des juments donne moins que d'habitude ce matin. « Il y a des inconnus autour d'elles : vous, l'électricien... ça les dérange,
constate Mimi. Elles sont comme les femmes qui n'allaitent pas en public pour éviter qu'on les regarde de côté. »
Pendant la traite, un couloir permet au poulain de s'approcher de sa mère. Parfois, sa présence fait venir le lait dans la trayeuse. « Elles donnent ce qu'elles veulent et en gardent
pour leur poulain », explique René Julou, le compagnon de Mimi, qui a eu l'idée de cette production de lait de jument. Au final, deux litres sont tirés ce matin, sur six
juments.
Le précieux liquide est stocké au laboratoire de la ferme, à moins 25°, dans une chambre froide. Mimi nous le fait goûter, avant congélation. Ce lait est très léger, plus clair que celui des
vaches. Il n'a pas de crème, très peu d'odeur et un petit goût d'amande.
Quand le stock atteindra 70 litres, ces plaques de lait gelé iront au laboratoire Biotecmer, à Bannalec, qui en fera des crèmes de soin et de beauté pour la peau, sous le nom Olequine. René
imagine aussi transformer son or blanc en gélules à consommer, car ce lait est très nourrissant - ce serait d'ailleurs le secret de la bonne santé des Mongols d'Asie centrale. Il contient
beaucoup de lactose, peu de lipides, une bonne quantité de vitamine C et plus de 40 nutriments. Les naturopathes lui prêtent des vertus antimicrobiennes. Ce lait s'avère très bon pour les
nourrissons...
René Julou n'en est pas encore là : « Nous débutons, tempère-t-il. Nous devons d'abord savoir la quantité que nos jeunes juments vont donner.
Nous tablons sur 6 litres par jour, pour chacune. » Les vaches de race laitière, elles, produisent 40 litres par jour ! Mais leur lait, dans les rayons des
commerces, se vend 25 fois moins cher que celui des juments.
« Il y a vingt ans, j'ai pensé à cette production, raconte René Julou. J'en ai parlé à un jeune médecin, il a été étonné :
' C'est vrai qu'il y aura de plus en plus d'enfants prématurés et que ce lait est bon pour eux, m'a-t-il dit, mais comment vous le savez ?' » La
réponse vient en partie de son histoire. René est né en 1942. C'était la guerre. Sa mère n'avait pas assez de lait, il recrachait ceux des vaches et des chèvres. « On m'a nourri
comme on a pu ». Regret rétrospectif de n'avoir pu disposer de lait de jument...
Il a grandi à Pont-Melvez (Côtes-d'Armor). À 16 ans, il est parti en Normandie, pour ramasser des pommes. Il y est devenu chef d'entreprise, près de Rouen. Il effectuait des ravalements,
coulait du béton, son affaire tournait bien. « Pendant des années, j'ai consacré tout mon temps à mon entreprise, week-ends compris... J'ai attendu la retraite pour
ce projet. »
Il y a six ans, René a donc acheté une ferme de 40 ha, à Trégrom, à 25 km de Lannion. Il a aussi rencontré Mimi, à la danse. Elle vendait du prêt-à-porter très chic à Dinard.
Paso-doble, tango, valse, ils ont emboîté leurs pas. Chacun se retrouve dans ce projet. René a ce plaisir de chef d'entreprise qui lance des idées, bâtit, innove. Il aime comprendre les chevaux,
mais ne connaît pas leur nom. Mimi est différente, elle vous prévient du caractère de chaque jument. Joyeuse, vous montre où caresser Sacrercoco, l'étalon :
« Sous les yeux, il adore ». Des juments la câlinent ou se collent à elle lorsqu'elle leur tire du lait.
Leur élevage compte 48 traits bretons : une vingtaine de juments donnent du lait, quelques-unes attendent de pouliner (mettre bas), les autres, ce sont des poulains, des pouliches, et
l'étalon. Le premier jour du poulinage, la jument donne du colostrum, ce ' lait ' indispensable à l'immunisation du poulain. « Nous en récupérerons pour le
vendre dans le monde des courses, où les juments ne sont pas les meilleures nourricières qui soient. Ce colostrum nourrit des poulains de cracks », explique René Julou.
Une jument-mère donne du lait pendant six à huit mois. Sept à dix jours après avoir pouliné, elle peut de nouveau avoir de ' bonnes chaleurs ' et recevoir une saillie d'un étalon. Sa
gestation dure onze mois environ. En clair, une jument laitière, bien gérée, produit la moitié de l'année... Les poulains, eux, sont vendus en élevage ou à la boucherie, entre les âges de 6 mois
et un an. René Julou ne s'étend pas sur leur sort.
Dans ses champs, il a coupé les chênes dont les glands sont trop acides pour ses juments. Cela lui vaut des inimitiés dans le coin. Il surveille aussi l'activité dans les champs voisins pour
empêcher ses chevaux de boire l'eau du ruisseau après les traitements des terres agricoles. Il râle, il est dans l'action. Il n'a pas fini son installation qu'il est déjà à chercher un jeune
couple pour transmettre l'élevage. C'est le lot des rêves qu'on réalise à 70 ans.
Ronan LE TELLEC.
Ouest-France