Bernard Broquère, fils de grainetier de Montmartre, a lancé, dans les années 70, ce faux-frère du poivre, DL;tout rose, tout
sucré ! Un succès mondial.
Le retraité a vendu, il y a plusieurs années déjà, une très belle affaire, le magasin d'épices Le Comptoir colonial. Une adresse très connue de la rue Lepic, à Montmartre. Mais il garde encore
toute sa flamme pour raconter l'aventure qui l'a marqué : celle des baies roses.
Bernard Broquère garde l'allure sportive et le teint halé des voyageurs, le cheveu blanc et le sourire imperturbable. Il est installé depuis plus de 30 ans sur le quai du Croisic, mais il a
fait sa fortune à Paris, en distribuant les épices importées de tous les coins du monde.
Dans les années 70, il vend déjà de nombreux produits des Antilles, de La Réunion, d'Afrique, d'Asie. Mais c'est la baie rose qui le propulse devant les médias et qui lui permet d'inscrire son
nom dans les livres consacrés aux épices. La preuve ? Ouvrez Le Livre des épices d'Alain Stella (éditions Flammarion), pour lire son nom parmi les
« découvreurs » des variétés de poivre. Mais au titre de faux-ami, de faux-frère, car la baie rose n'appartient pas à la même famille.
Son nom latin ? Schinus Molle Terebinthifolius. Ce grain tout rond, tout rose, originaire d'Amérique, pousse sur des arbustes. Bernard Broquère l'a découvert en 1971, lors d'un de ces
voyages dans l'île de La Réunion, avec un fournisseur. Poussé par la curiosité, il croque un petit morceau de cette boule rose, alors que son fournisseur réunionnais l'en défend vivement :
« C'est poison, m'a-t-il dit. Ces baies étaient jetées sur les flammes quand les Indiens pratiquaient la marche dans le feu. »
L'épicier montmartrois en cueille et les ramène à Paris pour analyse : non seulement les grains ne sont pas poison, mais ils ont une vraie valeur culinaire avec un goût très
particulier.
1er prix au salon DL;de l'agroalimentaire
En 1974, au Salon international de l'agroalimentaire (Sial), Bernard Broquère présente ses baies roses qu'il a d'abord appelées « poivre rose ». Il recueille le 1er prix du
produit de l'année « parmi 150 nouveautés ». Devant « 200 journalistes de la presse spécialisée ». De vrais fonts baptismaux pour ces boules
roses qui peuvent désormais garnir tartares et marinades... Malin, l'importateur d'épices distribue ses graines à Paul Bocuse et Raymond Oliver. Ce dernier anime alors une émission culinaire à la
télé. Les baies roses cuisinées dans le petit écran connaissent alors un succès foudroyant... Et Bernard Broquère n'a plus qu'à faire venir de La Réunion des chargements de
« baies roses de l'île Bourbon ».
Belle revanche pour ce Parisien qui a repris comme un grand, à la mort de son père, la graineterie familiale avant d'en
faire un comptoir à épices : « J'avais 16 ans. Je suis devenu soutien de famille pour ma mère qui était sujette à la dépression nerveuse et tuteur émancipé pour mon jeune
frère. »
L'épicier connaît une nouvelle réussite en découvrant la maniguette, au Togo, une épice qui sert dans les rites vaudous. Mais la baie rose demeure sa plus belle conquête ! Il n'en possède
ni le monopole ni la propriété intellectuelle, car ce grain est un produit naturel, offert à tous. Mais le retraité croisicais aura eu le mérite de l'avoir popularisée dans la
gastronomie...
Michel ORIOT. Ouest-France