La mémoire de ces millions d'hommes et de femmes arrachés à l'Afrique et transportés à fond de cale vers les Amériques est
gravée dans le mur de verre du Mémorial de l'abolition de l'esclavage. À grands coups de citations, toutes plus marquantes les unes que les autres. Pour inciter à la réflexion. On y trouve ce
cri, lancé en 1844 par le Réunionnais Louis Timagène Houat : « Incendions ces champs tout fertilisés de nos douleurs ».
Les textes sont signés d'esclaves, d'écrivains, de penseurs d'hier et d'aujourd'hui, de militants, d'abolitionnistes, ou même de chanteurs, de tous les pays. Avec, en dessous, répété dans
toutes les langues, le mot Liberté. Absorbé par la lecture, on en oublie la rumeur de la ville. Et le bruit du flot continu des automobiles qui passent le long des vieux immeubles
ayant appartenu à d'anciens armateurs négriers.
« Ce Mémorial est d'abord une oeuvre artistique, un beau lieu. À la dimension rare, nationale, européenne, internationale. Il est unique en son genre en Europe »,
raconte, Françoise Vergès, notre guide, Réunionnaise, présidente du comité pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage
Ce lieu a été conçu par l'artiste Krzysztof Wodiczko et l'architecte Julian Bonder. Il a été pensé, voulu, depuis 1998, année du 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage en
Europe (en 1848), pour inscrire le passé dans les quais de Nantes. Là même où les bateaux négriers larguaient les amarres (beaucoup partaient aussi de Paimboeuf, face à Saint-Nazaire) pour se
livrer au commerce triangulaire. À la traite humaine. En Afrique, ils échangeaient diverses marchandises, tissus peints, armes à feu, contre des êtres humains.
Les navires de Nantes, capitale de la traite négrière au XVIIIe siècle, ont déporté environ 450 000 captifs noirs vers les colonies d'Amérique. Et on estime que la traite
Atlantique a concerné environ 12 millions d'humains. « En ce temps-là, nous étions les boeufs de ces gens-là (les négriers, les
propriétaires) », a écrit l'écrivain réunionnais Axel Gauvin.
« On n'imagine pas la puanteur de la cale, le stress, les conditions épouvantables de ces voyages, poursuit Françoise Vergès. Souvent des femmes, des hommes, des
enfants étaient jetés à la mer, suite à une révolte, ou parce qu'ils étaient malades. » Les esclaves ont été les premiers abolitionnistes. Dès le premier jour, ils ont lutté, ils
ont résisté. Avant d'être relayés par d'autres voix en Europe, en Amérique...
Ce combat contre la traite a été très difficile et long, car « tout un système économique, politique, culturel avait rendu l'esclavage naturel. Toutes les institutions
l'approuvaient. C'est en Angleterre que le mouvement de l'abolition a été le plus important. Avec, en particulier, le boycott du sucre par les femmes, dès le milieu du
XIXe siècle. »
La traite négrière a duré quatre siècles, du XVe au XIXe, « mais l'esclavage et l'abolition ont produit des guerres, des changements économiques et ont
bouleversé le droit, l'histoire du goût, l'écologie (avec la déforestation au profit des champs de canne à sucre), la philosophie...»
Hier donc, le sucre, mais aussi le café, les épices ont participé à l'agrément des habitants de l'époque.
« Et aujourd'hui ? D'où vient notre confort ? On utilise par exemple des téléphones portables. Mais certains de ces éléments (notamment le minerais indispensable à la
fabrication des puces électroniques) ne sont-ils pas issus du travail forcé ? Pourquoi est-ce possible ? Comment peut-on tolérer qu'il y ait 27 millions de personnes en
situation d'esclavage, actuellement, dans le monde ?»
À un bout du long mur de verre, figurent le texte de loi (Taubira) de 2001 qui considère la traite et l'esclavage comme un crime contre l'humanité ; la déclaration universelle des droits
de l'homme et aussi l'article du code pénal qui punit la traite humaine. Le combat pour l'égalité, la justice, ne finit jamais.
Philippe GAMBERT.Photos : Franck DUBRAY.Site Internet : memorial.nantes.fr