Par Joie Des Mots
Par Jean-Luc Porquet
Imaginez que votre voisin vous surveille jour et nuit. Dans votre maison, il a posé micros dernier cri, caméras espionnes, et la femme de chambre. Vous aussi vous le surveillez, mais avec des moyens plus modestes. Vous êtes bons amis : chacun d’entre vous a beau savoir que l’autre le surveille, ça ne vous empêche pas de vous taper dans le dos en rigolant. Car, au fond, vous partagez les mêmes valeurs : les Droits de l’Homme, le respect de la vie privée, la liberté individuelle !
Mais voilà qu’un type qui loge chez votre voisin sort en courant avec une mallette à la main. Vous aurez reconnu Edward Snowden. Il a piqué des documents à votre voisin prouvant que ce dernier surveille non seulement la terre entière, ça vous le saviez, mais vous surveille, vous, beaucoup plus que vous ne l’imaginiez. Ce Snowden se met à faire un raffut du diable. Furibard, votre voisin essaie d’attraper l’indélicat pour le passer au sanibroyeur. Le gars se réfugie provisoirement chez un affreux du quartier et vous demande asile.
Vous refusez, car ça fâcherait votre puissant voisin, si sympathique au fond. Du coup Snowden reste coincé chez l’affreux Poutine. Lequel est bien content : ça lui fait une réputation du tonnerre d’ami des Droits de l’Homme, du respect de la vie privée, de la liberté individuelle ! On en est là. Et le plus drôle est qu’il ne se passe rien. Nos grand intellectuels, d’ordinaire si prompts à s’enflammer pour les dissidents et les héros de la liberté, ignorent complètement Snowden.
Pas un mot de BHL, Glucksmann, Régis Debray, Finkielkraut… Rien, silence, nada. Seule initiative, celle des députés européens qui ont proposé que Snowden reçoive le Prix Sakharov, décerné chaque année. Qu’il soit lauréat (on le saura ce 20 novembre) ne changerait guère la face du monde mais aurait le mérite de faire reconnaître qu’il a perdu sa liberté pour défendre la nôtre. Et nous inciterait peut-être à prêter attention au contenu de ses révélations.
Grâce à Snowden, on sait en effet, que sous le prétexte de lutte contre le terrorisme, les États-Unis espionnent les conversations de 35 chefs d’État « amis ». On sait aussi qu’ils pratiquent l’espionnage économique à grande échelle, ce qui n’empêche pas Bruxelles de mitonner avec ces très loyaux partenaires le fameux « partenariat commercial transatlantique » qui ouvrira à tous vents l’Europe à leurs entreprises.
Mais on sait surtout qu’ils siphonnent, via les câbles sous-marins et les serveurs des très coopératifs géants du Net (Google, Facebook, Yahoo, Microsoft mais aussi le français Orange), les mails et les conversations téléphoniques de tout le monde et n’importe qui. Une himalayesque masse de données que les algorithmes d’aujourd’hui permettent de traiter, si ce n’est rapidement, du moins de manière efficace, même si, heureux, l’erreur humaine, le flou, l’approximation mettent encore du jeu dans l’affaire.
N’empêche : jamais système totalitaire n’en avait su autant sur ses administrés. Dans « 1984 », Orwell avait inventé ce slogan désopilant : « L’esclavage, c’est la liberté ». Tout de suite les grands mots…
Le Canard Enchaîné N° 4855 du 13 novembre 2013
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