Par Joie Des Mots
Par Sorj Chalandon
« J’aurais mieux fait de faire du marché noir : je serais riche, et tout le monde me dirait bonjour », lâche le rude paysan. Il est à table, entre famille et amis. Les femmes sont restées à la porte, adossées au chambranle. « Mais j’ai fait la Résistance et on me prend pour un con ». Nous sommes en 1947. Le marché noir, ennemi pendant la guerre, est devenu traître en temps de paix. « Ne laissez pas les villes connaître la faim ! » tonne la radio. Le gouvernement ordonne aux agriculteurs de livrer leurs récoltes. La France n’aime pas ses paysans. Après avoir été accusés de s’être enrichis sous la botte, les voilà soupçonnés de spéculer sur la pénurie.
Méconnaissance de la ruralité, vision fantasmée, entre sueur et spiritualité, le béton se méfie de la terre. Et la terre le lui rend bien. Mais personne ne se doute qu’une civilisation millénaire est en danger. Le progrès n’a pas de souvenirs. Il va balayer le village, la faucille et le clocher. Le paysan, qui pratiquait une agriculture de subsistance et vendait le superflu, ne va bientôt plus vivre que de ce superflu. C’est l’histoire d’un crépuscule, que nous racontent Audrey Maurion, Alain Moreau et Jean Rozat. Un film bouleversant constitué d’archives inédites. Un travail à l’ancienne et une écriture superbe, pour retracer la geste mélancolique d’un monde englouti. Avril 1948, plan Marshall. Des tracteurs américains sont débarqués dans les ports de France, Massey, Fordson. Mécanisé, le temps de travail est divisé par quatre. Deux millions de chevaux sont livrés aux abattoirs. Les maquignons, les forgerons, les maréchaux-ferrants disparaissent. Le paysan passe de la lenteur à l’empressement. Des mots nouveaux s’invitent aux semailles : « productivité », « planification ». Rationalité économique contre logique paysanne.
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