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Profiteurs ...

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Par John Berger

Observez bien les visages des nouveaux tyrans. J’hésite à les appeler ploutocrates car le terme appartient à l’histoire, alors que l’apparition de ces hommes est inédite. Disons profiteurs. Leurs visages de profiteurs ont bien des traits communs. Cette conformité est pour partie circonstancielle – ils ont les mêmes talents et mènent la même vie –, et pour partie assumée, revendiquée comme un style à part entière.
Je pense particulièrement aux hommes du Nord. Le portrait d’un profiteur du Sud serait sans doute différent, cependant, je soupçonne qu’on verrait se dégager les mêmes tendances. Leur âge diffère, mais leur allure est celle d’hommes à la fin de la quarantaine. Ils sont impeccablement habillés, leurs costumes sont rassurants – comme la silhouette des camionnettes de livraison hautement sécurisée Armor Mobile Security. Leurs traits ne révèlent aucun appétit prononcé, aucun désir excessif – si ce n’est l’insatiable désir du contrôle. Loin d’être monstrueux, leurs visages, bien que légèrement tendus, semblent presque ternes. Leurs fronts sont rayés de rides horizontales. Non pas les sillons labourés par la pensée : plutôt les lignes d’informations continues.

Des yeux petits, agités, qui examinent tout et ne s’arrêtent sur rien. Des oreilles aussi extensives qu’une base de données, mais incapables d’écouter. Des nez assurés, inquisiteurs. Des lèvres qui tremblent rarement, et des bouches qui prennent implacablement les décisions. Ils s’expriment beaucoup avec leurs mains, et avec leurs mains ils démontrent des formules, et ne touchent, n’éprouvent aucune expérience. Ils masquent leur calvitie précoce avec des cheveux vaguement longs, aussi méticuleusement coiffés que pour un concours de vitesse aéronautique. Ils sont convaincus que l’assurance visible sur leurs visages vaut bien leur ignorance, également visible.
Spinoza décrit trois formes de connaissance. Une forme peu rigoureuse, fondée sur les rumeurs, les impressions, sans cohérence. Une connaissance qui manie des idées justes, concernant les propriétés des choses. Et une troisième, concernant l’essence des choses qui s’ajoutent à Dieu.
Les profiteurs ne savent rien, mais rien, des propriétés ou de l’essence des choses. Ils ne connaissent que les impressions que leur donnent leurs propres trafics. D’où leur paranoïa, et, générée par la paranoïa, leur énergie répétitive. Leur article de foi est toujours : il n’y a pas d’alternative.
Traduction Béatrice Leca
limpossible.fr

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