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Douce France, qui enchanta mon enfance et ma jeunesse !!!


On peut toujours se consoler de la fin de cette France qu’on a aimée en se disant que le Temps emporte tout, de toute façon. Mais une fois que l’on s’est convaincu de cela, demeure cependant une angoisse terrible qui creuse l’âme insidieusement, comme le ver creuse sa galerie dans un fruit condamné.

Cette peur naît de l’idée que ma génération est celle des Mohicans, car nous sommes les derniers à avoir entendu les accents locaux, celui du Lubéron, de la campagne normande ou des faubourgs de Paris.

Nous sommes les derniers à avoir pu faire la différence entre une ville asphaltée saturée de lumières bavardes, et un champ enclavé entre deux bois bleuis par les rayons de lune.

Nous avons connu, aux portes de la capitale, les terrains vagues au-delà desquels commençait le monde prolétarien, nous avons rêvé devant les vitrines animées des grands magasins, nous avons traversé les bidonvilles aux accents hispaniques, nous avons rempli nos encriers et écouté nos maîtres, nous avons vu les façades noires des immeubles où s’entassaient les “b*cots” d’alors, venus par bateaux entiers enrichir les entrepreneurs des trente glorieuses.

Nous avons connu les marchés où gueulaient d’authentiques maraîchers arrivés des Yvelines à l’aurore, en “tube” Citroën, pour vendre leurs patates et leurs navets.

Nous avons connu la bourgeoisie décomplexée avec sa propriété solognote, son fusil de chasse, son épagneul et sa DS.

Nous avons vu des dactylos choucroutées avec des seins en pointe se laisser draguer par des blousons noirs à banane.

Nous avons vu les militants communistes vendre l’Huma en veste de cuir, la gampette vissée sur le crâne. Nous avons connu les flippers mécaniques, les œufs durs au comptoir, le Paris-beurre dans sa baguette et le demi sans faux col.

Cette France-là, qui la racontera quand nous serons partis ? Il y aura bien quelques films de la cinémathèque, des numéros déchirés de Paris-Match ou Jours de France, la gueule de Couve de Murville dans l’Aurore ou les derniers essais à Mururoa à la une de France-Soir. On pourra voir sur Internet des vieux paysans parler de leur quotidien laborieux avec une voix rocailleuse taillée à la maïs et brûlée à la prune. On pourra revoir des journalistes avec un semblant de culture interviewer des intellectuels portant cravate et fumant la pipe.

Cette France, qui se voyait moderne, incarnait l’héritage de longs siècles d’Histoire parsemés d’évènements glorieux et de parenthèses honteuses. Nous étions son prolongement, nous portions en témoignage la gouaille du passé, nous voulions nous croire dignes de cet héritage formidable.

Mais wesh, mon pote. Y’a eu 68, Cohn-Bendit et Chirac. Y’a eu Touche pas à mon Pote, Mitterrand et le mur qui tombe. Y’a eu l’informatique, l’avion à 35 € et l’envie de ne plus rien foutre. 

Et puis les hordes, la violence, la clanification, le continuum irrémédiablement brisé. Ces poisons-là et tant d’autres ont affalé les générations nouvelles. Souffrez et mourrez sans entraves et surtout, loin de toute espérance, de toute idée de devoir. Vous ne devez plus rien à personne et vous n’aurez bientôt plus rien à transmettre à qui que ce soit qui en voudrait encore.

Je nous imaginais bénis des Dieux. Nous sommes en réalité maudits à nous-même.

J.-M. M.

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