Par Joie Des Mots
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« La France s’ennuie », disait un ministre de Louis-Philippe. Elle manquait de guerre. La jeunesse a besoin d’évènements. Quand il n’y en a pas, elle en crée.
C’est certainement l’une des raisons qui ont provoqué les barricades du dernier printemps.
L’ennui pousse à n’importe quoi, à écrire des lettres anonymes, à arracher les pattes des mouches, à vivre encore un jour à quatre-vingt-seize ans (sans autre but que la curiosité, parce qu’elle seule peut encore servir contre l’ennui) (…)
Bref, la jeunesse s’est fabriqué un évènement. Elle s’est donné une fête, le pique-nique, la bagarre et les hauts feux de joie de l’incendie. Les murs, couverts de graffiti, les murs récitaient du Rimbaud et des maximes surréalistes. « Nous voulions faire chanter la ville, nous avons fait chanter la ville. » Surboum géante. Rêve de beatnik. Le théâtre était dans la rue. Une grande explosion poétique. Les générations précédentes étaient saturées d’évènements : Verdun, l’Espagne, Hiroshima. L’exode, l’Indochine, l’Algérie. Hitler, les camps de concentration. Que sais-je ? C’était beaucoup. Elles rêvaient d’une halte. Les jeunes rêvaient de se dégourdir, d’autres dataient de Verdun, de Diên Biên Phu, de l’OAS, de l’exode ou du marché noir.
Ils ont voulu dater eux aussi de quelque chose. D’un évènement qui les révèle à eux-mêmes. Et ils ont forcé l’évènement.
Ils l’ont vécu avec excitation (« grisés, « éblouis », « émerveillés »), avec un terrible sérieux, disons même avec naïveté, ajoutons même avec littérature (il en est d’extrêmement doués), avec fièvre et avec emphase. Avec auto-admiration. Ils se sont étonnés d’eux-mêmes. Il « ont eu peine à en croire leurs yeux ». Ils en ont fait un évènement mythologique. Ils y ont appris (ces pacifistes et ces objecteurs de conscience)) un mépris surprenant de la casse et l’esprit ancien combattant ; des centaines de livres s’en sont suivis.
Bref, ils ont ressemblé à leurs pères. On ne va pas contre l’hérédité.
Alexandre Vialatte
(Littérature et révolution - La Montagne – 15 décembre 1968)
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