Par Joie Des Mots
À l'extrême sud de la Thaïlande, la ville de Phuket est plus connue pour ses plages de sable fin que pour ses temples.
Pourtant, tous les ans, la ville rassemble des milliers de fidèles taoïstes pour une curieuse manifestation spirituelle : le Festival végétarien. Il a eu lieu, cette année, du 15 au
23 octobre.
Non contents d'avaler de délicieux nems sans viande, pendant neuf jours, des descendants de l'ancienne communauté chinoise s'enfoncent poignards, épées, clés à molette ou régime de bananes dans
les joues. Ils marchent aussi sur des braises et sautillent sur des lames de rasoirs. Le tout dans une ambiance de transe collective, de sang versé et de petits cris animaliers.
Les cérémonies commencent dès 5 h, avant les grosses chaleurs. Les fidèles se retrouvent au temple chinois. Lentement, ceux qui ont été « choisis par les dieux » via leurs
représentants officiels, les gardiens du maintien des traditions millénaires, se mettent en état de transe, par petits bonds, en dodelinant de la tête, en altérant leur respiration.
Selon la croyance taoïste, l'un des neuf dieux empereurs prend ainsi possession de leur corps. Puis c'est la cérémonie du perçage : une, deux, cinq épées en travers des joues, des cylindres
au diamètre plus ou moins imposant. Si les possédés se mutilent de cette façon, c'est pour racheter le mauvais karma des membres de la communauté. « Le dieu doit se blesser, ainsi il
nous purifie de nos mauvaises actions », explique Li On, petit frère d'un 'possédé'.
« Aucun souvenir demain »
Une croyance taoïste assez proche de certaines conceptions chrétiennes, qui fait lever les yeux au ciel la majorité des Thaïlandais, de religion bouddhiste. Plus la mutilation est spectaculaire,
plus grand est le pouvoir de purification. « Les hommes ne sentent pas la douleur, affirme Calu, expert ès perçages au temple de Ju Tui depuis vingt ans, car ils ne
sont pas conscients. Le dieu a pris possession de leur corps. Demain ils n'auront aucun souvenir de la cérémonie. »
Une fois parés de leurs épées, les mah song, ceux en qui les dieux sont incarnés, défilent dans les rues de la ville où la population se prosterne et fait des offrandes, en espérant
obtenir la bénédiction des divinités pour l'année à venir.
Ces phénomènes de transe hypnotique ont été étudiés par des scientifiques du monde entier. Dès les années 1950, l'anthropologue Margaret Meads a écrit sur les transes balinaises où les fidèles
s'enfoncent des dagues dans la poitrine. Ses travaux ont été repris par une batterie de neuro-scientifiques, notamment dans le domaine du traitement de la douleur.
Selon les nouvelles techniques d'imagerie cérébrale, les personnes en transe hypnotique ont accès à des zones de leur cerveau inatteignables en veille. Elles leur permettent de modifier leurs
sensations, donc d'inhiber la douleur. Une piste jugée valable par la communauté scientifique : la très sérieuse Société française d'anesthésie et de réanimation a reconnu en 2009 l'hypnose
comme outil d'anesthésie préopératoire (lire l'exemple ci-dessous).
Comme tout le monde ne peut pas aller secouer la tête au temple chinois pour atteindre la transe, le concours d'un professionnel est nécessaire même s'il existe des méthodes d'auto-hypnose.
Autrement dit, le scénario du dieu chinois dont le corps invincible résiste aux épées peut être adapté à un contexte médical moderne, pour résister à d'autres formes de souffrance.
Carol Isoux pour Ouest-France
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