Par Joie Des Mots
Par Jean-Claude Guillebaud
Sommes-nous inattentifs, timorés, circonspects, moutonniers ? Pourquoi si peu de réactions après le jugement rendu dans l’affaire opposant le trader Jérôme Kerviel à la Société Générale ? Que Kerviel soit coupable, il ne nous appartient pas d’en juger, faute de connaître le dossier. Le contenu même de la condamnation, en revanche, est d’une loufoquerie humiliante pour la justice. Je parle de l’obligation faite au condamné (en plus des trois ans de prison) de « rembourser » 4,9 milliards d’euros. Sachons qu’à raison de 4 000 euros par mois il faudrait à Kerviel… cent mille années pour y parvenir ! Pourquoi se moque-t-on ainsi de la raison ?
Ce n’est pas le plus grave. Que ce soit volontaire ou non, il est clair qu’un procès de ce type – comme celui qui a valu deux ans de prison et 5 millions de dollars d’amende à Rajat Gupta, ex-administrateur de Goldman Sachs – joue un rôle de leurre, encore faudrait-il écrire ce mot avec une majuscule. La vraie question pénale est d’une autre nature que ces « délits » particuliers. Posons-là : comment se fait-il que les organisateurs – principalement américains – de cette folie bancaire ne soient pas en prison ? N’ont-ils pas délibérément mis au point des « produits » financiers qui ont mis le feu au monde et ruiné des centaines de milliers voire des millions d’épargnants ? Or, ces « banksters » - comme on les appelle désormais à Washington – demeurent à l’abri de toute poursuite. Les auteurs de ce qu’on a pu appeler le « hold-up du siècle » (l’affaire des subprimes) courent toujours. Là gît un scandale si dérangeant qu’on préfère ne pas l’évoquer.
C’est bien dommage car les peuples d’Europe, d’Amérique et d’ailleurs n’ont pas fini d’en payer les conséquences. Si j’aborde cette question, c’est en me référant à un livre stupéfiant [1] qui paraîtra le 9 novembre chez Gallimard. Son auteur, l’économiste Jean-Luc Gréau, n’a rien d’un « gauchiste » et ne roule pas pour Mélenchon. Il a travaillé de 1969 à 2003 pour le CNPF, devenu entre-temps le Medef. Il n’est pas soupçonnable de parti pris idéologique. N’empêche qu’aujourd’hui sa colère, sa révolte, son indignation font plaisir à voir. À la page 96 de son livre, on trouve ce constat : « Les prêteurs impliqués dans la distribution de crédits dits toxiques, dans différents pays, ont échappé à toute forme d’incrimination judiciaire ». Et pourquoi donc ? Parce que les différents lobbies bancaires ont fait accepter depuis longtemps au pouvoir politique une idée folle : la parfaite légalité de la « titrisation » (mise sur le marché des créances), une manœuvre de facto frauduleuse.
D’après la réglementation normale des échanges commerciaux, le vendeur de n’importe quel bien, mobilier ou immobilier, qui se révélerait porteur d’un « vice caché » ou d’un défaut de fabrication dangereux pour les acheteurs, se retrouvera devant les tribunaux. Or, les « obligations pourries » comportaient bien des vices cachés qui ont répandu leurs métastases à travers le monde. Pourtant, grâce à leur influence, les banquiers s’étaient mis à l’abri de la règle juridique commune. Empoisonnées, létales, spéculatives : leurs activités n’étaient plus des infractions pénales. Ainsi les banques d’affaires ont-elle pu « plumer » en toute légalité leurs clients, qu’ils soient des particuliers ou des États. (Sauf en Islande, cela vaut la peine de le noter au passage ! Ndlr d’Altermonde) On trouvera dans ce livre éclairé d’autres analyses aussi neuves.
Elles nous aident à voir à quel point cette « chose financiarisée » qui a jailli du bon vieux capitalisme ressemble à la créature effrayante, toute en mâchoires, qu’on voyait sortir d’un ventre humain dans le film « Alien » de Ridley Scott. Au secours !
Le Nouvel Observateur N° 2504 du 1er Novembre 2012
[1] « La grande récession (depuis 2005) », 240 pages
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