Par Joie Des Mots
Guy Konopnicki
Pendant que les cranes d’œuf de Bercy cherchent des œufs à tondre pour réduire les déficits, les paysans en détruisent 500 000. D’habitude, c’était les fruits, mais cette année la production n’a pas la pêche… Les œufs, c’est mauvais signe, mais c’est une suite logique de notre évolution : les hommes un peu trop portés sur les poules sont éliminés de la vie politique quand ils ne sont pas traînés en correctionnelle.
La poule au pot, symbole du bien-être français, est associée à un monarque qui adorait les
poulettes à peine sorties de l’œuf. Depuis, le féminisme a interdit ce genre de frasques, non sans avoir scandé, au passage, le fameux « nous ne sommes pas des
pondeuses ». Maintenant, on marche sur des œufs avant d’oser faire du plat. Comment s’étonner de la casse massive, quand, en tout domaine, cette manière d’avancer se généralise ?
La politique elle-même relève de la cuisine aux œufs. Les repères sont brouillés, un socialiste craint toujours de passer pour mollet, un homme de droite se sent obligé de jouer les durs. L’un et
l’autre redoutent par-dessus tout d’être battus. En plein été, quand les hommes politiques s’éloignent de la ligne de mire, les producteurs s’y mettent.
Le ministre de l’Agriculture sort aussitôt de sa coquille, en essayant de tuer l’affaire dans l’œuf sans envoyer les poulets. Seulement, les Allemands protestent, et les œufs cassés en France font monter la mayonnaise européenne. Décidément, nous ne sommes rien sans eux. La poule et l’œuf ont toujours hanté l’histoire. Ensemble, ils incarnaient la dialectique marxiste de réchauffement externe des contradictions internes. Passé cette étape, les staliniens justifiaient leurs crimes par une maxime baveuse : « On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs ». Jusqu’au moment où Victor Serge nota que l’on avait cassé beaucoup d’œufs, sans faire d’omelette. De guerre lasse, la gauche française oublia l’omelette coco pour l’œuf d’esturgeon. L’avantage du caviar, c’est de se consommer sans mutation.
Ce changement d’espèce n’empêche pas les pontes de nous casser les œufs en attendant l’omelette. Quand ils ne nous demandent pas de gober leurs réjouissantes prévisions, au risque de provoquer l’irrésistible désir de les envoyer se faire cuire un œuf !
Marianne N° 852 du 17 août 2013
Altermonde-sans-frontières
Thème Magazine © - Hébergé par Eklablog