Jules Munsch avait 19 ans. Et une curiosité de Rouletabille. Le 10 avril 1912, ce futur
instituteur de la République, était venu fêter ses Pâques, en famille, dans le Cotentin. Il n'avait pas échappé au jeune Jules que le Titanic, le plus grand bateau du monde, auréolé de
tous les superlatifs flottants, était annoncé en rade cherbourgeoise.
Jules avait donc dégotté une place de visiteur à bord du majestueux paquebot « deux fois haut comme Saint-Pierre de Rome », ouvrant assez les yeux pour rédiger un
rapport d'expert aux allures de reportage. Le gamin de l'École normale a tout noté : les soldats d'artillerie alignés au cordeau sur les forts, les coups de canon saluant l'entrée du géant
des mers, l'atmosphère d'allégresse.
Il fait surtout état d'un incident : « Après une manoeuvre incertaine, le Titanic passa si près des brise-lames de la digue que, vingt
mètres plus près, son voyage était fini ». Pour un peu, la fatale rencontre avec l'iceberg aurait été ajournée et le naufrage n'aurait pas eu lieu quatre jours après. Aujourd'hui,
cent ans plus tard, on ne parlerait que de l'abordage ridicule de Cherbourg et de son contretemps. Mais non. La tragédie du Titanic est en route.
Déjà à Southampton, Jim Mulholland, ouvrier chauffeur avait décidé de ne pas embarquer. Il avait aperçu Mouser, la chatte du
bord, quitter les lieux avec ses quatre chatons. Et y avait vu comme un très mauvais présage. De plus, quelques esprits chagrins avaient noté que le navire gîtait sur bâbord.
Dans la nuit du 14 au 15 avril, sur une mer souriante et sous un ciel étoilé, un iceberg maousse incisa la coque par tribord et entailla les tôles rivetées comme on ouvre une boîte de
conserve. Au fil des siècles, des bateaux qui coulent, il y en a eu des mille et des cents, mais pourquoi donc le trou dans l'eau de celui-là ne s'est-il jamais refermé ? Pourquoi le
Titanic nous hante-il encore aujourd'hui ? « Parce qu'il est le naufrage, s'extasie Christian Clères, éminent chroniqueur maritime, on le disait
insubmersible et il va sombrer. Il était le plus grand, le plus rapide, le plus luxueux. En 1912, c'est un monument, et même une époque qui coulent, pas un
bateau ».
Depuis une nuit d'avril de 1912, toute catastrophe est titanesque. La banque Lehman Brothers, la centrale de Fukushima, les tours du World Trade Center, la France de juin 1940 sont titanesques à
leur manière. Mais surtout les naufrages maritimes le sont. Rappelons-nous de celui du Costa Concordia le 13 janvier. On a eu vite fait de le qualifier de
« titanesque ». Il l'était : parmi les réfugiés, il y avait Valentina Capuano. La petite-nièce d'une des victimes du Titanic de 1912. Comme quoi...
François SIMON.