Les Phares et Balises rétrocèdent un phare balèze. Les deux derniers gardiens de Cordouan, et de France, ont confié la lourde clé de leur grande chandelle à une équipe de quatre guides qui feront vivre et visiter le roi des phares et le phare des rois. Sa mission à l'embouchure de la Gironde ? Éclairer et émerveiller. Faire du bien, faire le beau.
Cordouan. De notre envoyé spécial
Rideau et sac à terre. Depuis vendredi, Il n'y a plus un seul gardien de phare d'État en France. Les deux derniers des Mohicans, Jean-Paul Eymond et Serge Andron, désormais jeunes retraités, ont
redonné la lourde clé de leur lanterne de 65 m. Puis, ils sont montés à bord de la navette comme on prend le dernier métro. Avec leur métier dans leur baluchon, leur petit linge en boule et
quarante années de mémoire salée bien pliée. Ils sont partis comme s'éloignent les matelots, bras dessus, bras dessous.
Oui, la Grande relève a eu lieu à Cordouan. En cette journée très particulière, Jean-Paul Eymond a monté et descendu six fois les 301 marches célestes de son endroit, en s'en ressassant les
riches heures et les saintes frousses : « C'est un métier qui fait à la fois rêver et trembler. » Son collègue Serge Andron ne sait pas trop si un gardien de phare
« est un marin ou un terrien. Ou un estuarien. Un pharien peut-être ? Un veilleur au grain ? »
Les deux compères sont d'accord : « Les tempêtes, on sait faire. Pas la foudre. Tous les deux, on a peur de l'orage depuis un fameux coup de foudre, en mai 1982, qui a percé les
pierres. » Le courage n'est pas d'ignorer la peur. C'est de savoir en prendre la mesure. Vendredi s'en sont allés deux durs à cuire. Deux gars charmants. Un fameux équipage.
Voilà donc Cordouan confié à deux Régions (l'Aquitaine et Poitou-Charentes), deux départements (la Gironde et la Charente maritime) et quatre gardiens du XXIe siècle. Christophe,
Dominique, Lionel et Benoît, les nouveaux locataires de Cordouan, ne seront plus gardiens du feu à l'ancienne mais des guides animés de la flamme à faire vivre ce monument de pierre claire et
friable, planté en mer comme un temple grec. Une île délicate avec une coursive en anneau de Saturne, une chapelle au plafond bleu ciel et des sols menthe et réglisse, en marbres des Pyrénées et
de Belgique.
Ici, il y a mille ans, les hommes ont allumé un premier feu. L'estuaire turbulent et capricieux de la Gironde a eu son phare. Il est quatre fois centenaire à l'heure où l'État s'en retire. Il a
fonctionné à l'huile de coude et de baleine, au fagot landais, au pétrole et enfin à l'électricité.
Huile de baleine et électricité
Cordouan, c'est quelque chose. Ici, l'ingénieux physicien Augustin Fresnel a mis au point sa fameuse lentille qui éclaire et
sécurise toutes les mers du monde depuis 1824. Quand même.
Philipe Plisson, député PS de Gironde, affirme qu'un « Américain s'était porté candidat pour le démonter et le reconstruire de l'autre côté de l'Océan ». Jean-Paul
Tallieu, maire de la Tremblade, côté Charentais, n'en finit pas de venir « respirer » et d'admirer ce piton de pierres de taille « qui coupe le vent, le
fleuve et l'Océan en deux. » Et attise quelques jalousies pittoresques entre les deux rives, guéguerres en dentelles, cousines de celles qui électrisent la Normandie et la Bretagne
autour du Mont Saint-Michel.
Les deux Régions se l'arrachaient ? Elles vont cracher ensemble au bassinet car le chef-d'oeuvre est goulu en chantiers et travaux maritimes : « La façade Est est très
fragilisée, estime Serge Andron, elle est rongée par le sel car les pluies ne viennent jamais de l'Est et ne lavent pas la pierre. » Restaurer la façade orientale
de Cordouan, c'est dix millions d'euros. Cordouan n'a pas de prix mais il a un coût.
Maçon dans une vie antérieure, Jean-Paul Eymond caresse une dernière fois la peau claire des murs de son usine de pleine mer. Il en fait admirer les joints, l'appareillage savant des
pierres : « Tout ça sans ordinateur ! ». Un phare est une tour truffée de baromètres et d'anémomètres. Une tour élevée au pifomètre
durable.
Sur la grève du départ, Serge Andron se retourne une dernière fois. Le grand phare aussi pâle qu'une huître fine de claire découpe le ciel azur. Ce panorama c'est trente-neuf années de sa vie. Il
ne fait pas le malin, le Serge. Il fait le marin en admirant le grand cierge dont il prend congé. Et qui lui brise le coeur.
François SIMON.